Paris, le 13 mai 2026 – Dans une étude publiée fin 2023 et intitulée « Voitures-radars privatisées : le scandaleux détournement de la sécurité routière », notre association dénonce fermement le principe de flicage des automobilistes et des motards par des véhicules banalisés, circulant incognito et conduits par des chauffeurs embauchés par des sociétés privées. L’un de ces salariés, révolté par les pratiques de l’une des deux entreprises qui se partagent ce juteux marché en France (Mobiom et Oviance), a contacté la Ligue de Défense des Conducteurs, après avoir rendu son tablier. Son témoignage choc est édifiant : les motivations de son ex-employeur apparaissent en effet à des années-lumière de l’objectif d’amélioration de la sécurité routière, pourtant raison d’être de ce dispositif. Raison de plus pour signer notre pétition « Stop aux voitures-radars privatisées »…
« Pendant mon recrutement, mes formateurs n’ont pas du tout abordé le thème de la sécurité routière. » En une seule phrase, Dominique*, notre témoin ex-chauffeur de voiture-radar privatisée, lamine la raison d’être de ces véhicules qui circulent désormais sur toutes les routes de France. Initialement destinées aux représentants des forces de l’ordre, ces 450 voitures ont pour vocation, à terme, d’être uniquement conduites par des chauffeurs salariés d’entreprises privées. Or, ces marchés publics de services passésauprès de sociétés, autant préoccupées par la baisse du nombre d’accidents que leur dernière paire de chaussettes, part lamentablement en dérive. C’est ce que Dominique nous a expliqué, après n’avoir tenu que quelques mois derrière le volant de sa voiture « serial flasheuse ». Au terme de cette période humainement compliquée, ce chauffeur a contacté notre association pour dénoncer le fonctionnement de cet inacceptable business, mais également ses éprouvantes conditions de travail. À l’autre bout du téléphone, nous sommes tombés de notre siège.
Si l’entreprise qui a embauché Dominique « a du mal à recruter », c’est manifestement pour de bonnes raisons, si on en croit les propos renversants de notre témoin :
- « Sur une semaine, nos horaires changent. C’est légal, mais c’est épuisant de passer d’un horaire de matin à un horaire de nuit. Même si on tient le rythme, même si on ne s’endort pas au volant, même si on arrive à éviter les accidents, c’est quand même un risque. Un jour j’ai appelé la permanence pour expliquer que je n’en pouvais plus. On m’a répondu de ne pas m’inquiéter, que mon corps allait s’habituer. À aucun moment on ne m’a dit de m’arrêter et de faire une pause ».
- « On doit rouler 400 kilomètres par jour et boucler entre 4 et 8 parcours. Si l’ensemble des chauffeurs n’arrive pas à assurer 90 % de cet objectif, une prime de 300 euros bruts par mois nous échappe. Or, il y a toujours beaucoup d’imprévus, de routes barrées, de déviations… qui nous font « perdre » beaucoup de kilomètres sur la mission. Alors là, on « ratisse » et on « re-ratisse ». C’est-à-dire qu’on va faire plusieurs allers-retours sur le même tronçon. En règle générale, il faut éviter au maximum les liaisons entre deux parcours différents, car elles ne sont pas prises en compte dans nos 400 km quotidiens. »
- « Parfois, la carte de paiement qui nous est fournie ne passe pas au moment de faire le plein. Si c’est le cas, on nous dit de faire le plein à nos frais, sinon on ne travaille pas… et on n’est pas payé. J’ai un collègue qui n’a jamais été remboursé ! Pour l’entretien, c’est nous qui prenons rendez-vous et qui nous rendons au garage. Nous sommes rétribués pendant ces heures-là bien sûr, mais cela fait baisser le kilométrage parcouru et rend plus difficile d’atteindre les 90 %… »

- « Dans le garage où nous parquons les voitures, il n’y a pas de porte aux toilettes. Or, une caméra surveille les véhicules, on a l’impression qu’elle nous filme ! Il n’y a même pas de paravent pour protéger notre intimité, et ce n’est même pas temporaire. Il n’y a pas d’abattant sur les WC non plus et nous devons fournir le papier hygiénique. Quant au lavabo, il fournit de l’eau à haute pression pour le lavage de la voiture. Si on s’y lave les mains, de l’eau est projetée partout. »
- « J’ai demandé à en savoir plus sur l’équipement de mon véhicule, en particulier sur le matériel très lourd que je transporte dans mon coffre. Il y a plein de câbles partout mais je n’en sais pas plus. De toute façon, dès qu’on pose des questions, ils nous mettent la pression, ils ne veulent pas qu’on s’interroge. Je ne sais même pas si je suis enregistrée quand je conduis. Ma seule formation, c’est la personne que je remplaçais qui me l’a donnée pendant deux jours. Elle non plus ne savait pas ce qu’elle transportait. »
- « Le bilan de mon expérience, c’est que ce métier n’a pas de sens. Je suis déçue, parce que je pensais qu’à la limite, si les gens ont peur des voitures-radars, ça va leur permettre de réduire leur allure. Mais on se rend bien compte que de tout façon, il ne s’agit que d’une course au chiffre, au kilométrage. Si on ajoute à cela que les salariés ne sont respectés ni par les usagers, ni par la hiérarchie, on comprend mieux que le recrutement soit compliqué. La préfecture pourrait au moins s’assurer que les salariés soient mieux traités ! Elle a mis en place un système censé faire respecter le Code de la route, mais eux ils respectent quoi en fait ? »
À plusieurs reprises, Dominique a questionné et alerté l’inspection du travail et son employeur sur de nombreux points litigieux. Selon les échanges de mail que nous avons pu consulter, si l’Inspection du travail ne lui a jamais adressé de réponse, celles de l’employeur ont généralement constitué des fins de non-recevoir, avec des arguments parfois lunaires.
Sur les conditions d’hygiène, Dominique s’est ainsi vu répondre que certains autres sites ne disposaient même pas de point d’eau ni de WC (il y a donc pire ailleurs). Rappelons que l’absence de CSE (a priori provisoire) n’exonère pas l’employeur du respect des obligations minimales en matière d’hygiène, de sécurité et de conditions de travail. La vétusté des véhicules ? Le directeur de l’entreprise concède que l’État ne met pas toujours de voitures toujours fraîches à disposition (ah bon ? et la sécurité alors ?), mais invite les chauffeurs mécontents – qualifiés au passage « d’enfants gâtés » – à garder leurs remarques désabusées pour eux, ou d’aller voir ailleurs.Bref, circulez, y a rien à voir.
À Dominique et ses collègues, on demande également d’effectuer leur quota de kilomètres quoi qu’il en coûte. Objectif : parcourir leurs 90 % de kilomètres quelles que soient les conditions de circulation, la météo, les congés maladie, les pannes… Avec des temps de conduite atteignant parfois les 10 heures quotidiennes et des pauses qui n’en sont pas : « En théorie […] 10 minutes toutes les 2 heures, et sur la pause méridienne 20 minutes, mais sans quitter le véhicule des yeux, donc généralement en restant dans le véhicule », nous a confié Dominique. Une contrainte de surveillance de son outil de travail que le Code du travail interdit et, qui plus est, qui empêche de disposer de conditions d’hygiène décentes. Pour soulager un besoin naturel, surtout lorsque le conducteur est une conductrice, comment ne pas quitter le véhicule des yeux ?
Notre conclusion, à la LDC ? Il faut supprimer purement et simplement les voitures-radars privatisées ! Créées officiellement pour améliorer la sécurité routière, elles dégradent au contraire les conditions de circulation de tous les conducteurs, y compris, ce qui est parfaitement paradoxal, celles des chauffeurs qui sont à leur volant :
- Se mêlant sournoisement au flot des véhicules sur la route, elles font sans cesse planer la menace d’un PV… sans pour autant que le conducteur ne soit averti de son excès de vitesse, puisqu’il ne peut identifier la voiture-radar banalisée, dont les caméras infrarouges n’émettent par ailleurs aucun flash. L’infraction n’est donc pas interrompue !
- En juin 2023, un chauffeur de voiture-radar avait violemment percuté la voiture d’un sympathisant de la Ligue de Défense des Conducteurs, engendrant d’importantes blessures pour lui et son épouse (son témoignage ici). Sans voiture-radar, pas d’accident.
- Il est demandé aux chauffeurs de voiture-radar de parcourir 400 kilomètres par jour, contre 190 en moyenne pour les chauffeurs de poids lourd, ou 270 km pour les voyageurs de commerce. Un kilométrage très élevé, réalisé principalement sur les routes départementales et, on l’a vu dans le témoignage de Dominique, particulièrement épuisant…
- L’épuisement, justement, ainsi que le recours à des véhicules vétustes, le stress des « 400 km/jour », la conduite par tous les temps, y compris sous des tempêtes de neige…, nous semblent en parfaite opposition avec l’objectif d’amélioration de la sécurité routière.
Enfin, à la plus absolue omerta qui règne autour des voitures-radars privatisées – obtenir des informations à leur sujet relève de l’impossible – s’ajoute une absence totale de contrôle des entreprises qui ont remporté l’appel d’offre de l’État… sauf lorsqu’il s’agit de s’assurer que les kilomètres prévus ont été dûment parcourus. Au moins, ce témoignage nous éclaire sur les motivations de l’ex-employeur de Dominique : elles n’ont strictement rien à voir avec la sécurité routière.
Au vu de l’inutilité démontrée de ce dispositif pour l’amélioration de la sécurité routière, au vu du racket caractérisé qu’il représente pour l’État (voir notre calcul de rentabilité page suivante), exigeons sa suppression ! C’est d’ailleurs l’objet de notre pétition « Stop aux voitures-radars privatisées », que nous relançons à l’occasion des nouveaux éléments dont nous disposons désormais.
*Le prénom a été changé.
Pour redécouvrir notre étude « Voitures-radars privatisées : le scandaleux détournement de la sécurité routière », cliquez ici. Pour obtenir le visuel illustrant ce témoignage, contactez-nous.
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Et la rentabilité des voitures-radars privatisées, on en parle ?
697 000 euros par véhicule et par an !
Depuis plusieurs années, la Ligue de Défense des Conducteurs agrège un maximum de données disponibles pour ajuster le calcul de rentabilité de chaque voiture-radar dont elle confie la conduite à des opérateurs privés. Les années passant depuis 2018 et la mise en place de ce racket organisé, nous disposons de plus en plus d’informations officielles. En nous basant sur les plus récentes, nous sommes arrivés à cette évaluation… proprement ébouriffante. C’est sûr que 697 000 euros de recettes par voiture et par an, multipliés par 450 voitures à terme (l’objectif étant de déléguer le volant de la totalité du parc de voitures-radars à des entreprises privées), ça motive !
Comment avons-nous procédé pour arriver à ce résultat :
1/Les sources :
Bilan des infractions au Code de la route 2024
- Page 52, nombre de voitures-radars en circulation : : « Fin 2024, 110 voitures-radar parcourent les routes : 50 sont conduites par les forces de l’ordre et 60 le sont par des opérateurs privés suivant des itinéraires prédéfinis par la DSR (sur 55 départements). »
- Page 100, « indicateurs départementaux complémentaires », avant-avant-dernière colonne du tableau : « Nombre d’ACO [avis de contravention] relevés par les voitures-radar externalisées » : en additionnant les chiffres, on arrive à 740 000 ACO environ.
2/Évaluation du prix moyen du PV-vitesse :
En nous basant sur plusieurs années de bilans des infractions mentionnant les voitures-radars à conduite externalisée, nous avons estimé que 92 % des excès de vitesse constatés par ces dispositifs concernaient des dépassements de limitation sanctionnés par une amende forfaitaire de 68 €, et 8 % par une amende forfaitaire de 135 €.
Puis, nous avons procédé de façon plus empirique, ne disposant pas de toutes les informations nécessaires pour être plus précis, notamment concernant la répartition du paiement des amendes minorées, forfaitaires et majorées. Laquelle a été estimée comme suit par nos services :
- Amende forfaitaire de 68 € :
- 55 % de paiements au tarif minoré (45 €)
- 42 % de paiements au tarif forfaitaire (68 €)
- 3 % de paiements au tarif majoré (180 €)
- Amende forfaitaire de 135 € :
- 81 % de paiements au tarif minoré (90 €)
- 17 % de paiements au tarif forfaitaire (135 €)
- 2 % de paiements au tarif majoré (375 €)
Ces évaluations nous ont permis d’aboutir à une moyenne de 62 € par PV-vitesse.
3/Calcul de rentabilité :
- Recettes des PV : 60 voitures-radars privatisées qui ont permis de dresser 740 000 contraventions à 62 € de moyenne en 2024, cela représente :
- 2 108 euros de PV par jour par voiture, ou 126 480 € par jour pour les 60 voitures, ou 46 000 000 € par an, ces véhicules étant supposés circuler 7 jours sur 7 ;
- 12 333 PV par voiture par an, multiplié par 62 €, soit 765 000 € de PV par an.
- Coût des voitures-radars privatisées : c’est grâce au site radar-prive.fr, le seul à notre connaissance à avoir compilé les montants des marchés publics, que nous avons pu calculer le coût payé par l’État pour déléguer la conduire de ces véhicules :
- MOBIOM ZONE NORD : marché de 40 445 453 € pour 123 voitures et 5 ans d’activité maxi (le premier accord court sur deux ans avec prolongement annuel sur 3 ans maxi). Soit 65 765 € par an par VRP sur 5 ans.MOBIOM ZONE OUEST : marché de 21 368 970 € pour 102 voitures et 3 ans d’activité maxi (le premier accord court sur deux ans avec prolongement annuel sur 1 an maxi). Soit 69 833 € par an par VRP sur 3 ans.
- OVIANCE ZONE SUD : marché de 34 478 148 € pour 126 voitures et 4 ans d’activité maxi (le premier accord court sur deux ans avec prolongement annuel sur 2 ans maxi). Soit 68 409 € par an par VRP sur 4 ans.
Ces montants nous ont permis d’aboutir à un coût moyen de 62 € pour l’État par voiture de 68 000 €.
Conclusion, aux 765 000 € de PV récoltés par voiture, nous pouvons retirer 68 000 € de coût de fonctionnement.
La rentabilité par voiture par an s’élève donc à 697 000 €.
À terme, les 450 voitures-radars dont dispose le ministère de l’Intérieur seront conduites par des chauffeurs d’entreprises privées.
Si notre calcul est exact (la seule estimation pouvant être remise en cause est le prix moyen du PV, que nous avons évalué au plus près de la réalité mais qui n’émane pas de chiffres officiels, jamais communiqués), les 450 voitures-radars dont la conduite aura été intégralement déléguée à des chauffeurs privés permettront d’engranger…
La rentabilité totale s’élèvera alors à :
697 000 €x 450 = 313,65 millions d’euros par an…
Pour en savoir plus :
Ligue de Défense des Conducteurs
Alexandra Legendre
Responsable Pôle Études et Communication
01 43 95 43 00/06 37 85 26 06

