Retour du 90 km/h sur le réseau secondaire dans l’Eure  : « Quand une mesure est injuste et inefficace, il est normal de revenir dessus »

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Mi-février, la limitation de vitesse sur les routes secondaires de l’Eure est repassée à 90 km/h. Alexandre Rassaërt, président du Conseil départemental, a accordé un entretien à la LDC pour expliquer cet abandon du 80 km/h. Sans surprise pour la LDC, l’élu constate que l’abaissement de la vitesse, imposé à toute la France en 2018, n’a pas eu d’impact sur la sécurité routière sur son réseau. Reste à espérer que son exemple sera suivi par beaucoup d’autres.

Votre conseil départemental a voté le retour à 90 km/h il y a un peu plus d’un an. Comment s’est déroulé le processus ?

On a voté la mesure à la suite d’une première étude, qui se résumait simplement à une évaluation de la mortalité et du nombre de blessés sur les routes avant et après l’application des 80 km/h.

Nous avons constaté que pour nous, la mesure se révélait inefficace. Après le vote, nous avons fait une étude axe routier par axe routier, comme la loi nous y oblige, pour justifier notre passage au 90 km/h sur l’ensemble du réseau hors agglomération auprès de la Commission départementale de sécurité routière. Sachant que nous avons repassé aussi des zones à 70 km/h, quand les chiffres le justifiaient. Il s’agissait de ne pas remonter la vitesse maximale autorisée quand il y avait trop d’accidents sur certaines portions. L’idée était d’équilibrer le dispositif en termes de sécurité routière. Mais sur plus de 3 000 kilomètres, 50 km sont repassés à 70 km/h et tout le reste a été rehaussé à 90 km/h.

Il s’agit donc d’une mesure globale. Certains départements ont remonté la vitesse partiellement, d’autres sur tout leur réseau. Nous, nous avons privilégié la deuxième solution, déjà pour des questions de lisibilité, mais aussi pour des questions de coût, parce que c’est beaucoup moins coûteux de « panneauter » sur une mesure générale que sur une mesure partielle.

Avez-vous constaté une opposition particulière, de la part d’associations ou d’usagers, au rehaussement de la vitesse ?

Notre majorité était très large. En effet, l’opposition n’était pas forcément favorable, mais je n’ai pas vu de mobilisation particulière. C’est passé assez simplement. Il faut dire que c’était une assez forte demande du terrain.

En dehors du point de vue des élus et des habitants du département, quel était pour vous le sens premier de la mesure ?

Je dirais qu’il y a deux raisons. D’abord une conviction : en 2018, cette mesure a été très mal vécue par une partie de la ruralité, un peu comme une mesure de stigmatisation, parce qu’elle cible quand même beaucoup les gens qui vivent à la campagne et qui travaillent, et puis aussi parce qu’elle est déconnectée, prise par des gens qui ne savent pas ce que c’est de rouler dans nos territoires.

Cela dit, si la mesure avait été efficace et avait réduit de 50 % le nombre de morts sur les routes de l’Eure, nous ne serions jamais revenus dessus. Donc ce qui nous a vraiment convaincus, c’est de faire l’étude d’efficacité et de voir que finalement, non seulement cette mesure a été vécue comme injuste, mais en plus, elle n’est pas probante.

Il me semble donc normal, quand une mesure est injuste et inefficace, de revenir dessus.

En dehors de l’Orne, qui a repassé un tiers de son réseau à 90 km/h, vos autres voisins ont pour le moment choisi de ne pas revenir en arrière. Vous avez discuté entre vous ?

Non, nous n’avons pas discuté ensemble, il s’agit d’une prérogative départementale, donc chacun a ses convictions. Je sais que mon collègue de Seine-Maritime ne compte pas du tout le faire. Chacun a sa sensibilité, nous n’avons pas échangé à l’échelle régionale, chacun a fait ce qu’il souhaitait. C’est le problème de cette réforme : ce serait beaucoup plus cohérent et moins coûteux pour tout le monde que ce soit une mesure de retour aux 90 km/h généralisée, parce qu’il faut savoir que ce qui est coûteux dans le panneautage, c’est le fait de déroger à une règle générale et quand vous y dérogez, vous êtes obligé de le signaler. Quand la règle est générale, prévue par le code de la route, il n’y a pas besoin de mettre de panneaux pour la rappeler, ou très peu.
Simplement garder les anciens panneaux, cela ne règle donc pas le problème. Car il y a beaucoup plus de panneaux à mettre qu’avant.

Combien a coûté ce changement de la signalisation dans l’Eure ?

À peu près 300 000 euros. Forcément, c’est un chiffre qui choque certains, parce qu’à l’échelle individuelle, c’est le coût d’une belle maison. Mais à l’échelle d’un budget voirie de 60 millions d’euros et s’agissant d’une dépense ponctuelle, nous arrivons à l’absorber.

Est-ce qu’au-delà de revenir à 90 km/h, cette mesure vous a conduit à revoir ou améliorer le réseau par endroits ?

Oui, nous avons fait des préconisations, qui sont en discussion avec l’État aujourd’hui. Nous travaillons notamment sur des mesures d’aménagement pour sécuriser certaines zones, comme nous l’avons toujours fait d’ailleurs. Dans un premier temps, nous allons donc repasser certaines zones à 70 km/h, pour justement apaiser la circulation sur certains axes, qui nous paraissent plus dangereux que les autres. Nous avons choisi de booster notre budget sur les routes secondaires, avec un effort complémentaire sur les routes de campagne qui ne sont pas les axes principaux. Là, en effet, on a un vrai retard et on veut le rattraper en partie.

Après, les départements sont dans un schéma financier très contraint aujourd’hui. Dans un contexte où, en plus, il y a de l’inflation. Avec le même budget, on fait donc moins. Tout cela est quand même très complexe.

Il est vrai que les infrastructures apparaissent comme l’un des facteurs en cause dans 30 % des accidents mortels…

En fait, il s’agit ici d’une matière complexe — je parle de l’accidentologie ou de la sécurité routière —, sur laquelle certains veulent calquer des raisonnements très simples. Quand on dit qu’en baissant la vitesse de 10 km/h, on va sauver tant de vies, c’est très théorique. C’est théorique parce qu’il y a le comportement au volant, l’alcool, la fatigue, l’état des routes, en effet. Il y a donc beaucoup de facteurs impliqués.

Tout le monde est d’accord pour dire que la vitesse est un facteur aggravant, mais la vitesse, au bout d’un moment, c’est un argument sans fin. On peut dire aussi qu’on doit rouler tous à 30 km/h, pour être sûr qu’il n’y ait pas de vie qui se perde. Donc, en fait, il faut trouver un équilibre. Et à partir du moment où, nous, nous avons vu que les chiffres révélaient qu’il n’y avait pas d’effet réel, je pense que le retour à 90 km/h, ce n’est pas une mesure déraisonnable. Sachant que je rappelle que nous sommes passés, encore une fois, devant une commission de sécurité routière où siègent beaucoup de gens différents et qu’on a eu une très forte majorité pour le retour à 90, notamment d’associations sportives, mais aussi d’associations représentantes de paralysés de la route. Elles ne se sont pas opposées ; elles se sont abstenues, certes, parce qu’on ne va pas non plus attendre d’eux qu’elles soient favorables totalement à cette mesure, mais elles n’ont pas voté contre non plus, considérant que la mesure était, étayée, que nous avions apporté les bons arguments.

Non, nous ne sommes pas des fous furieux. Plus de la moitié des départements aujourd’hui ont rehaussé la limitation de vitesse sur le réseau secondaire, partiellement ou totalement. On ne peut pas dire que la moitié des départements sont des gens irresponsables, qui ne pensent pas à la sécurité de leurs concitoyens.

Je crois qu’il faut à un moment donné ne pas mépriser notre démarche. Car c’est aussi une forme de mépris, de considérer que les départements ne sont pas à même de comprendre ce genre de choses. Nous sommes tous d’accord pour la sécurité routière.

Petite précision : les routes nationales demeurent bien toujours limitées à 80 km/h ?

Oui, mais je vais aller plus loin que vous. Les routes communales hors agglomération, autrefois limitées à 90 km/h, ont aussi été concernées par le passage à 80. Or, il faut savoir que la loi telle qu’elle est votée permet à chaque maire de décider s’il veut rehausser la vitesse sur ces tronçons. Il y a très peu de maires qui le font, mais cela veut dire qu’on pourrait avoir une usine à gaz complètement folle si certains faisaient cette démarche.

Conclusion : À quand le retour à 90 km/h partout en France ?

Comme ses homologues de l’Allier et de l’Ardèche qui ont déjà expliqué à la Ligue de Défense des Conducteurs pourquoi le 80 km/h ne leur paraissait pas justifié, Alexandre Rassaërt est arrivé à la même conclusion dans l’Eure : l’abaissement de la vitesse n’a pas prouvé son efficacité sur la sécurité routière. Sachant qu’à ce jour, 52 départements sont repassés à 90 km/h sur tout ou partie de leurs routes, dont 8 en totalité, comme le montre la carte de France du « 80 vs 90 » que nous réactualisons régulièrement, dans le cadre de notre Observatoire national. Alors, à quand le retour généralisé à 90 km/h, comme l’exige la LDC depuis des années ?

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